Récit d'un raid hors norme

Publié le par Denis BENEDETTI

Jeudi 13 octobre 2011

     Le jour J est arrivé. Après plusieurs années de gestation (en ce qui me concerne), le projet à pris corps il y a tout juste un an avec mes amis Dédé, Jean-Loup et Kiki de participer à l’une des courses réputées parmi les plus dures au monde (163 km de distance pour 9.600 m de dénivelés positifs).

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Nous sommes accompagnés de Jocelyne, mon épouse et Jennifer, ma fille.
Les sacs auront été faits, défaits puis refaits à nouveau en espérant n’avoir rien oublié. Beaucoup de doutes subsistent mais alea jacta est ...

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Nous avons une chance inouïe. Nous somme logés à St Joseph à 20’ du point de départ Cap Méchant.

19h00 : Les portes du stade s’ouvrent ...

     Après vérification des éléments de sécurité obligatoires, je pénètre dans l’enceinte. Je dépose mes sacs « assistance » pour les sites de Cilaos et Deux-Bras. L’attente risque d’être longue mais je reste serein, nous nous regroupons entre calédoniens. Diverses animations sont programmées mais je n’en ai cure, restant concentré sur l’épreuve.

21h15 : Un groupe de coureurs se faufile entre nous et se met en première ligne.

     Comme un seul homme tout le monde se lève. A partir de cet instant nous patienterons debout.

21h45 : Un doute s’installe en moi.

"Que suis-je venu faire ici ? Ai-je bien réfléchi avant de m’engager ? Les entrainements effectués seront-ils suffisants ? Mon équipement est il assez chaud pour affronter le froid ?" Que de questions à 1/4 d’heure du départ, mais très vite je me reconcentre. Je me connais bien. Plus que le physique, le mental aura une part prépondérante dans ce raid. A moins d’un gros pépin mécanique je suis venu pour aller au bout, et n’ai pas peur des difficultés promises par les uns et les autres.

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5, 4, 3, 2, 1 …

Il est 22h précises et la Diagonale Des Fous 2011 vient de démarrer !

C’est la bousculade ... Je m’accroche au sac de mon prédécesseur. Ceux de devant tirent, ceux de derrière poussent. Je ne vois pas où je mets les pieds. Ils frôlent le sol à la recherche d’un éventuel écueil: attention à ne pas tomber et se faire piétiner ensuite. Puis, petit à petit, je peux enfin courir. C’est de la folie ! Les spectateurs sur le bord de la route nous encouragent à qui mieux mieux. On me double à droite, à gauche. Et même si j’ai adopté un petit rythme, je n’ai pourtant pas l’impression de chômer. Mais je ne m’affole pas.
Après 3 km de course, nous empruntons la route forestière, bordée de chaque côté par les champs de canne à sucre. Tout doucement, le chemin se relève et je ralentis. J’arrive à un premier PC, où bon nombre de personnes se sont accaparées les stands de ravitaillement.

KM 16 : je me sens bien.

Surprise ! Je croyais être bloqué par un goulet d’étranglement avant d’attaquer la montée. Il n’en est rien ! Je peux donc entamer les 1.600 m de dénivelé tranquillement.  Le parcours est totalement différent. Cailloux, rochers, racines entravent le sentier. On m’avait dit qu’on ne pouvait pas doubler à cet endroit et pourtant le passage assez large à certains endroits permet à beaucoup de concurrents de me dépasser. Je ne force pas mon allure.

La température baisse  assez rapidement. Je m’arrête.  Pose mon sac à terre et enfile ma polaire ainsi que mon coupe-vent. Aïe !!! A l’arrêt, mes cuisses sont saisies par le froid et j’ai des crampes. Je me dis alors que je suis bien mal parti. Je n’ai pas fait encore 20 km. Je m’étire longuement et repart doucement, puis m’étire à nouveau. Tout doucement les crampes disparaissent et je me sens mieux.  J’essaye d’avaler un gel, mais il ne me fait aucun effet!

Km 23 : deuxième pointage.

Je n’ai pas faim! (le froid sans doute). J’avale tout de même un coca,  suce un  quartier d’orange, mange une banane (ce seront mes carburants quasiment sur tout le parcours), fais le plein de mon camelback et repars.

Km 30 : je comptais m’arrêter ici ...

20' pour récupérer mais il fait trop froid. Je n’ai toujours pas faim. J’avale à nouveau coca, orange, banane avant d’entamer la traversée de la Plaine des sables et l’ascension ensuite vers l’oratoire Ste Thérèse.

Pour la 1ère fois, je me retourne, et observe la magnifique guirlande des frontales  qui serpentent la Plaine des sables. Le jour se lève. Mais la lune résiste en nous transmettant ses derniers rayons lumineux, alors qu’un pâle soleil éclaire les montagnes environnantes. C’est magnifique!

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Mon téléphone sonne! Jennifer me demande où je suis car elles se sont perdues et ne seront pas au volcan comme prévu. Elle m’annonce, à mon grand étonnement, que je suis le 1er des Trois Mousquetaires (Jean-Loup est en hypothermie à Foc-Foc, il ne sait pas s’il va continuer. Dédé s’est réfugié sous une tente pour se réchauffer). Japprendrai plus tard que 50 concurrents environ ont été arrêtés temporairement à cet endroit pour cause d’hypothermie!. Elle me donne rendez-vous à Piton Textor.

Km 40 : j’entends une voix familière ...

Jennifer s’écrie « Le voila! C’est lui! ». Comme je suis content de les voir! Je ne suis pas fatigué, je reste 5' avec elles et les rassure sur mon état de santé, demande des nouvelles de Dédé et Jean-Loup. Elles sont rassurantes,  sont reparties toutes les 2.

Nous traversons ensuite les pâturages et les paysages verdoyants de la Plaine des Cafres.Le soleil donne enfin réellement signe de vie et me réchauffe. Quel bonheur! Je sors enfin du sentier pour emprunter  une route interminable en béton sur laquelle j’alterne les petites courses et la marche rapide.

Km 50 : j’arrive enfin à Mare à boue.

Je décide de m’arrêter un petit moment. J’avale enfin un 1er bol de soupe vermicelles (délicieux!). Je m’étire, me masse les pieds, change mes chaussettes. Je reste 40' , ceci permet à Jennifer et Jocelyne de me rejoindre (un réconfort moral non négligeable), tout va bien et repars.

Mare à boue porte bien son nom, mais que dire de la Forêt de Belouve.

foret-belouve.jpgUne succession de vallées et de collines sur 12-15 km dans de la bouillasse, où à tout moment on peut y perdre ses chaussures. C’est interminable! Pour la 1ère fois, je peste contre l’organisation! A plusieurs reprises on croit arriver. La proximité de la route nous fait espérer la fin du calvaire. Hélas !  Beaucoup y perdront leurs forces et leurs illusions.

La preuve, en arrivant au PC le silence y règne. Bien qu’atteint physiquement, il me reste encore quelques forces. Je m’étire à nouveau me recharge en carburant et repart. La descente sur Hellbourg  ne sera qu’une formalité.

Km 70 : avant d’attaquer la terrible montée du Cap Anglais puis du Piton des Neiges.

Il est important de reprendre des forces. Au PC, j’aperçois Valérie Bon, complètement décontenancée. Le moral est atteint. Je lui dirais bien de continuer avec moi, mais je ne veux pas influer sur sa décision. Finalement elle me le demande. Pas de soucis!  Mais je veux d’abord récupérer:  bols de soupe, kiri  , étirements ... et nous voila repartis!

En attaquant la montée je perds mes gants. Heureusement, je m’en aperçois rapidement et redescend les chercher.  Quelqu’un a eu la bonne idée de les mettre sur un caillou, bien entendu ils sont tombés dans l’eau, tant pis il faudra que je fasse avec.

A plusieurs reprises dans cette montée, je m’arrête pour m’étirer. Dans cette montée Kiki m’annonce l’abandon de Dédé à Hellbourg, Bélouve l’a détruit et il n’en peux plus!

Je l’appelle de suite pour le faire changer d’avis mais il a pris sa décision! J’appelle également Jean-Loup. A sa voix, je sens qu’il va bien. Tant mieux!  Nous sommes au-dessus des nuages et notre épreuve n’est pas pour autant terminée.

reunion-2007.1192297740.piton-des-neiges.jpgf5rhs piton des neiges 2800m branles blancs et verts

Nous arrivons au Piton des Neiges, point culminant du parcours, dans la nuit et le froid .

Le temps de s’asseoir pour prendre 2 bols de soupe et nous prenons la descente vers Cilaos. Je ne trouve pas les mots pour encourager et réconforter Valérie. Mes genoux commencent à me faire mal et bien que je n’ai pas réellement sommeil, les yeux me piquent un peu. Il est temps que nous arrivions. Enfin, nous débouchons sur la route, où je préviens Jennifer et Jocelyne de mon arrivée prochaine.

Km 90 : je pointe à l’entrée du stade et ...

1451225.jpgles rejoint. Nous somme hébergés par une connaissance (merci Jean-Maurice) dans Cilaos.

10' sous l’eau chaude ne suffisent pas à me réchauffer!  Une assiette de pates et poulet pour me revigorer, et place au lit confortable où 3 couvertures finiront par me réchauffer. Le temps que Jocelyne ferme la porte et je suis dans le bras de Morphée. Quel bonheur!


Je me réveille 2h30 plus tard, en apprenant que Jean-Loup est arrivé mais préfère s’arrêter. Je refais mon paquetage avec tout de même une grosse inquiétude: "Suis-je armé pour affronter à nouveau le froid ?" Je m’équipe en conséquence et me rends au départ.

Les nouvelles sont rassurantes, il fera moins froid sur cette 2ème partie, l’altitude étant moindre que celle atteinte lors de la 1ère journée. La difficulté tout de suite: le Col du Taïbit.  En fin de compte, nous suivons le relief et donc nous descendons puis remontons... descendons à nouveau ... pour encore remonter!. Je prends mon mal en patience, serre les dents, peste contre l’organisation. 

Enfin j’arrive au pied du Col! Un certain nombre de concurrents sont assoupis sur des lits picots, je les plainds. Le temps de l’escale technique et je pars à l’assaut de ce mur.

J’atteins le sommet au lever du jour. Quelle joie de sentir à nouveau la chaleur du soleil! J’avale sans encombre les étapes Marla, Trois Roches et Roche Plate. Si la veille a été humide, cette journée est placée sur le compte de la sécheresse.

Par téléphone, je rassure mes chéries de mon avancée. Je me sens toujours bien. A Roche Plate, pourtant une gêne à un orteil me pousse à enlever les chaussures. Une belle ampoule est venue se glisser, elle n’a pas encore éclatée. Une infirmière me pose un compeed en me conseillant de voir le podologue à Deux-Bras.

La chaleur est intense, je traverse le cirque de Mafate en suivant une nouvelle fois le relief. Le décor est fantastique. Il n’y a pas beaucoup d’eau entre les PC et je m’asperge régulièrement avec mon bidon d’eau.

REUN 0002 (100)Km 127 : J’arrive à Deux-Bras aux environs d’1h de l’après-midi. 

Je préviens de suite Jennifer et Jocelyne de mon arrêt pour une heure environ en prévision de ce qui semble être la dernière grosse difficulté du parcours (Dos d’Ane). Un médecin m’interpelle (je dois vraiment avoir une sale tête) et me demande si ça va. Je lui réponds que oui, inutile de tomber dans son jeu. Il me conseille toutefois de prendre des vitamines au stand. Chose que je fais de suite (2 verres de Supradyne), puis passe au réfectoire où je demande une bonne assiette riz-lentilles-poulet. J’avale doucement mon plat mais également 5 verres de coca . Cela me permet d’observer ce qui se passe.

L’ambiance est extraordinaire! Tous les bénévoles sont au service des concurrents. Il suffit de lever le doigt!

Je recherche le dortoir afin de m’y reposer un peu ... Enlever les chaussures et me masser les pieds. Ahhh !! Quel bonheur! Tout doucement je reprends vie tout en écoutant les diverses conversations.

J’apprends que la France est en finale de la Coupe du Monde de Rugby. SUPER! Un moment, j’hésite à aller voir le podologue. Mais il y a trop de monde, assez perdu de temps! Au moment de repartir, le moral est au plus haut ... Un nouveau Supradyne va terminer de me remettre en selle.

Maintenant Dos d’Ane à nous deux ...

La montée est raide mais pas insurmontable et finalement j’arrive au sommet sans puiser dans mes réserves. Le PC a été déplacé plus bas. Pour y arriver, une belle descente sur du goudron où je me mets à courir, trop content de changer de rythme enfin! Mais très vite je m’inquiète aurais-je passé le PC ? J’interroge les spectateurs, c’est plus bas me disent ils, je poursuis ma course, ... puis une nouvelle fois ... encore une fois, avant que je ne vois Jennifer et Jocelyne! Cette dernière me dit de les attendre en bas. Je continue mais toujours pas de PC en vue!

Elle me rejoint finalement dans une descente vertigineuse. J’avais mal compris. Le PC est encore plus bas, mais elle ne pouvait pas y accéder et comptait me voir avant le sentier. Elle me trouve en bonne forme, ce qui est rassurant. Elle me libère en me promettant de nous voir à La Possession.

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Km 134 : je recharge les batteries...

Je suis heureux, il me reste une trentaine de km à parcourir. Pour moi, il n’y a plus aucun doute: je suis sûr de terminer  peu importe le temps. Le chemin est facile et j’arrive à La Possession à la tombée du jour et en courant.

Km 142 : ici également l’ambiance y est délicieuse.

Les spectateurs sont nombreux. Partout les « Allez Denis » me donnent l’impression d’être une star et me donnent des ailes. Je suis euphorique. Je retrouveJennifer, Jocelyne et Jean-Loup.  Je m’accorde un bon moment de relaxation avec eux, ils le méritent bien.

En regardant plus tard les photos prises à cet endroit, je constaterai que je n’étais pas très frais. Peu importe, le moment est magique, plus que 20 km avant la fin! Une broutille au regard de ce que j’ai déjà effectué.

Au moment de quitter le PC, je sais que je ne reverrai mes chéries qu’à l’arrivée, la chaleur de leurs encouragements me remet à nouveau à flot. Je traverse la ville entre voitures et piétons qui nous encouragent encore.

Voici maintenant le Chemin des Anglais dont tout le monde parle tant.

colorado_16.jpgLe chemin est fait de pavés en basalte noir et la structure est très irrégulière à part … la ligne du milieu. Tout le monde d’ailleurs l’a remarqué et se suit en file indienne. Mes genoux bien endoloris, se rappellent à mon bon souvenir et je tente d’effacer cela de ma mémoire pour ne penser qu’au parcours! Je passe La Grande Chaloupe sans y rester trop longtemps puis attaque la montée vers St Bernard. Je n’ai aucune idée du kilométrage entre chaque PC et finalement ce sera au mental que je finirai. La montée se fait par la route. J’ai un bon rythme et dépasse des concurrents inlassablement. J’ai l’impression d’être un robot programmé.

Au bout de 150 km derrière moi, le cerveau ne commande plus rien.TILT ! Un concurrent vient  de me dépasser sur la droite et entame un sentier. Heureusement! Je n’avais pas vu la balise. S’ensuit un parcours juste assez humide pour que mes chaussures glissent, avec pour conséquence, une perte d’énergie. A nouveau: les oreilles des organisateurs ont dû siffler. Je ne pense plus à rien, j’avance en regardant de temps en temps, si les balises sont toujours bien présentes. Je reste ainsi en éveil. Enfin! J’arrive à Colorado.

Km 157 : En arrivant au stand, je demande une bière ...

La bénévole écarquille les yeux  ... et les concurrents présents se retournent tous vers moi! Aucun scrupule! On parvient à m’en trouver une...  je m’assois, la première gorgée est somptueuse!

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J’appelle Dédé, qui en apprenant cela, m’insulte (mais dans sa voix je distingue de la joie)  avant de me féliciter et me promettre d’être là à mon arrivée.

Il ne me reste plus qu’1h15 me prédit-il ... La descente est très technique, ma douleur aux genoux est de plus en plus présente. Toutefois, je ne veux pas risquer la catastrophe à "deux pas" de l’arrivée. Je reste donc sur les pas d’un type, qui, même s’il ne descend pas bien - glisse et tombe même régulièrement - me permet d’éviter les faux pas.

Le stade de La Redoute joue à cache-cache avec la montagne que nous contournons.

Je mettrai finalement 1h30 pour descendre. Sous le pont, la route. Je n’hésite pas une seule seconde! Je pars dans une course effrénée jusqu’à l’arrivée, où je suis accueilli comme promis par ma famille, ainsi que par Dédé qui immortalise l’instant sous un nombre incalculable de photos.

Il est 1h15 et ... J’AI SURVECU   

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Publié dans Chronique de course

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O
<br /> <br /> bravo tu l'as fait, bonne récup maintenant<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> Toutes mes félicitations à DENIS qui avec son peu d'entrainement a assuré un max. avec un super mental , une bonne gestion de course et une Méga énergie.<br /> Bravo à ces 2 plus ferventes supportrices, les 2 J. et à tous ses amis.<br /> <br /> <br /> Je tiens à féliciter tous les participants du club et malheureusement si certains  ont du abandonner, ce ne sera que partie remise pour franchir la ligne d'arrivée de cette extraordinaire<br /> épreuve !!!!<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
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T
<br /> <br /> Superbe récit et belle course! Bravo Denis et félicitations, la photo de l'arrivée est superbe.<br /> <br /> <br /> Bravo aussi à tes 2 "chéries", elles ont bien assuré, c'est tellement important dans les moments difficiles.<br /> <br /> <br /> <br />
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S
<br /> Un lien : http://www.youtube.com/watch?v=UqwQ4Pc7n08&feature=player_embedded<br /> <br /> <br />
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S
<br /> Encore des félicitations pour ce beau carnet de route ! Ca fait rêver ! Quant à donner envie, c'est autre chose ! Bravo !<br /> <br /> <br />
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